Le Phénix

Un lieu public pour transformer les blessures en mots, les cendres en mémoire, et la survie en voix.

Pourquoi Le Phénix

Cette page est un espace d'écriture publique. Elle existe pour accueillir des textes personnels, des souvenirs lourds, des cicatrices invisibles, et tout ce qui a brûlé sans jamais disparaître.

On ne renaît pas sans traverser le feu. Écrire, ici, c'est refuser de rester en cendres.

Textes publiés

Les cendres en moi

25 avril 2026

Il existe des blessures que personne ne remarque vraiment, parce qu’elles ne laissent ni plâtre, ni cicatrice visible, ni trace qu’on peut montrer du doigt. Depuis mon plus jeune âge, j’ai grandi avec ce genre de blessure. J’ai vécu avec un parent alcoolique qui travaillait et qui s’assurait que je ne manque de rien sur le plan matériel : il y avait de la nourriture, des vêtements, un toit. De l’extérieur, tout semblait presque normal. Mais ce qui manquait le plus n’était pas visible.

Ce qui manquait, c’était une présence réelle. Quand il n’était pas là, je vivais dans l’attente. Et quand il était là, son esprit semblait souvent déjà ailleurs, emporté par l’alcool. J’ai appris très tôt qu’une présence physique ne veut pas toujours dire qu’on est vraiment accompagné.

Alors j’ai grandi trop vite. Bien avant d’en avoir la force ou l’âge, j’ai dû apprendre à entretenir une maison, tondre la pelouse, faire le ménage, cuisiner, et porter des responsabilités qui n’auraient jamais dû reposer sur les épaules d’un enfant. Je me suis débrouillé comme j’ai pu, non pas parce que j’étais prêt pour cette vie-là, mais parce que je n’avais pas vraiment le choix. À un âge où l’on devrait encore se sentir protégé, j’apprenais déjà à tenir debout seul.

J’ai vécu longtemps dans l’incertitude, dans cette attente silencieuse qui ronge de l’intérieur. Je me demandais sans cesse s’il viendrait me chercher chez ma mère après le travail, ou si, une fois de plus, je resterais là à attendre pour rien. Très jeune, j’ai pris l’habitude d’analyser chaque possibilité, chaque scénario, chaque détail, pour tenter de devancer la déception. J’ai appris à anticiper le pire, comme on apprend un réflexe de survie, pour moins souffrir devant le vide, les promesses incertaines, et les absences qui finissent par devenir une habitude.

J’ai aussi appris à étouffer mes émotions. J’ai compris très tôt que parler de sa peine, de sa peur ou de sa colère à quelqu’un que l’alcool avait déjà emporté ailleurs revenait souvent à parler dans le vide. Alors j’ai tout gardé en dedans : des peines muettes, une colère rentrée, de la confusion, et des questions qui n’ont jamais vraiment trouvé de réponse.

Encore aujourd’hui, tout cela revient. Dans mes pensées. Dans mes réactions. Dans certaines nuits plus lourdes que les autres. Ce passé ne m’a jamais vraiment quitté. Il vit encore dans certains silences, dans certaines peurs, dans cette fatigue intérieure qu’on traîne longtemps sans toujours savoir comment l’expliquer. Il a laissé en moi des traces profondes, des cendres qui refusent de s’éteindre.

Si j’écris ces mots aujourd’hui, ce n’est pas pour me faire plaindre, ni pour rester prisonnier de ce que j’ai vécu. J’écris parce que je ne veux plus tout porter seul dans le silence. J’écris pour donner une voix à l’enfant que j’ai été, à ce qu’il a vu, à ce qu’il a compris trop tôt, à ce qu’il a dû apprendre sans aide.

Je veux que ce vécu existe quelque part, au grand jour, en mots vrais. Je veux nommer ce qui m’a marqué, ce qui m’a brisé par endroits, mais aussi ce qui m’a forcé à survivre. Et peut-être qu’en regardant enfin mes cendres sans détour, je finirai par comprendre que renaître ne veut pas dire oublier, mais apprendre à vivre malgré le feu.

Entre deux mondes

25 avril 2026

Je n’arrivais pas à lui en vouloir. On ne peut pas simplement haïr quelqu’un quand on voit aussi sa peine, sa détresse, sa souffrance. Malgré l’alcool, malgré tout ce qu’il y avait de brisé autour de nous, lorsqu’il était sobre, il était pour moi le meilleur père du monde.

Ce qui rendait tout cela encore plus lourd, c’est que je ne portais pas seulement mes propres émotions. Mon hypersensibilité et mon empathie me faisaient aussi absorber les siennes, alors que je ne comprenais déjà pas les miennes. J’étais un enfant, mais je vivais déjà avec un trop-plein intérieur que je n’avais ni les mots ni la force d’accueillir.

À l’âge de 8 ans, ma mère m’a appris qu’il n’était pas mon père biologique. Il y avait un autre homme. Les tests d’ADN l’ont confirmé. À partir de là, j’ai été trimballé entre deux pères et une mère. L’autre n’a jamais vraiment cherché à prendre sa place, et mes trois parents s’entendaient bien. Sur le papier, rien n’explosait. Mais en dedans, cette vérité a ajouté une fracture de plus à quelque chose qui était déjà fragile.

À 13 ans, j’ai commencé à boire et à consommer. J’ai continué jusqu’à 15 ans. Puis j’ai rencontré mon premier amour, et pendant un moment, tout a changé. Elle était belle de l’extérieur, oui, mais encore plus de l’intérieur. Le genre de personne dont les gestes te font comprendre, sans grands discours, que tu es aimé pour vrai.

Nous sommes restés ensemble un an et demi. Avec elle, j’étais bien. J’étais heureux. J’étais moi-même. Pour la première fois depuis longtemps, j’avais l’impression de pouvoir respirer sans toujours me préparer à souffrir. Mais ses parents ont mis fin à notre relation parce qu’ils connaissaient mon père.

À partir de là, mon monde s’est effondré. J’ai lâché l’école. J’ai recommencé à boire, encore et encore. Je sortais dans les bars alors que je n’avais même pas l’âge. J’étais devenu un jeune rempli de rage, de colère, de peine et d’incompréhension. Une seule question revenait sans cesse : pourquoi.

Ensuite sont venues les bagarres. Les conneries. Une longue suite d’erreurs, comme si je cherchais dans le chaos une façon de faire sortir ce mal-être que je ne savais ni nommer ni contenir. Je détruisais autour de moi parce qu’à l’intérieur, tout semblait déjà en train de s’écrouler.

Être choisi, enfin

25 avril 2026

J’étais aussi cet enfant qu’aucun ami n’appelait. Celui qui devait toujours s’inviter, toujours faire un pas de plus pour exister dans la vie des autres. Avec le temps, tout cela a fini par me façonner : je suis devenu celui qui donne plus qu’il ne reçoit.

J’étais ce jeune ado qu’on appelait seulement quand quelque chose n’allait pas, quand quelqu’un avait besoin d’une présence, d’une écoute, d’un soutien. J’offrais aux autres ce qu’on ne m’avait jamais vraiment offert. On m’aimait bien. On était contents de me voir. Mais je n’étais jamais le préféré de quelqu’un. Jamais celui qu’on choisissait en premier.

Avec le temps, j’ai fini par me dire qu’au fond, le problème, c’était moi. Après environ deux ans de célibat, j’ai revu une jeune femme que j’avais connue au secondaire. On avait déjà eu une relation sexuelle lors d’une fête, sans plus. À l’époque, elle avait 17 ans.

Elle portait, elle aussi, un passé lourd. Un passé qui ressemblait au mien par bien des aspects. Sa mère vivait à une heure de chez son père, qui était lui aussi alcoolique, peu présent, et contrôlant. Ses parents n’étaient pas en bons termes. Bref, elle connaissait elle aussi le désordre, l’absence, les blessures qui grandissent en silence.

Un soir, je suis allé dormir chez elle. Elle vivait alors avec son père. Ce qui devait être un coup d’un soir s’est transformé en plusieurs soirs. Puis en quelque chose de bien plus grand. C’était intense. La connexion entre nous semblait réciproque, presque impossible à expliquer. Nous pouvions nous lire dans le regard. Il y avait, entre nos corps et nos silences, quelque chose d’irréel que je n’arrive encore aujourd’hui ni à nommer, ni à décrire entièrement.

Puis, dans notre insouciance, elle est tombée enceinte. Nous n’étions même pas encore un couple à proprement parler. Malgré tout, nous avons choisi de garder ce petit être qui allait changer nos vies à tout jamais.

Pendant ces neuf mois où elle portait notre enfant, nous préparions notre futur logement sans réellement comprendre le stress, la charge, et tout ce qui nous attendait. Heureusement, nos parents nous ont aidés à le meubler. Mais malgré cette relation unique, malgré ce lien qu’on avait du mal à décrire, nous restions deux jeunes adultes remplis de blessures non guéries. Et ces blessures apportaient déjà leur lot de chicanes.

Devenir ce que je craignais

25 avril 2026

Durant toutes ces années de vie commune, j’ai répété une partie de ce que j’avais moi-même vécu dans ma jeunesse. Sous l’alcool, je devenais désagréable verbalement. Je n’étais pas assez présent pour elle, ni pour notre enfant. Je partais boire avec des amis pendant qu’elle restait à la maison. Il y a eu des tromperies. Peu à peu, je suis devenu celui que je m’étais juré de ne jamais être.

Évidemment, elle me reprochait mon comportement : de ne pas en faire assez dans la maison, de ne pas m’occuper suffisamment de notre enfant, de ne pas être le partenaire dont elle avait besoin. À force de l’entendre, j’ai fini par me dire que je ne serais jamais assez bien pour elle. J’ai fini par croire que je ne faisais jamais rien comme il faut.

Alors quelque chose s’est déformé en moi. Je suis devenu jaloux, contrôlant, j’ai commencé à projeter sur elle mes propres failles, mes propres peurs, mes propres manques. Bref, je suis devenu le genre de partenaire que personne ne veut dans sa vie. Je crois qu’elle restait encore pour notre famille, mais aussi parce qu’elle voyait l’homme que je pouvais être lorsque j’étais sobre.

Au bout de quelques années, mon cercle d’amis a changé, et la cocaïne s’est ajoutée au reste. Avec elle sont venus les mensonges, les dérives, les excuses, et tout ce qui suit quand on se perd davantage. En réalité, il n’y a que la violence physique que je ne lui ai pas fait vivre. Pour le reste, je lui ai fait porter beaucoup trop.

Après trois ans de consommation, elle a fini par me quitter. Quelques semaines plus tard, elle avait déjà rencontré un autre homme. De mon côté, je me suis encore plus enfoncé. Et durant cette première année sans elle, il n’y a pas eu seulement son départ.

Quatre mois plus tard, mon père est décédé. Mon frère s’est retiré. Ma meilleure amie m’a tourné le dos sans aucune explication. Ensuite sont venus les problèmes de justice, la perte de mon travail, et bien d’autres chutes encore. Tout semblait s’écrouler en même temps, comme si la vie avait décidé de tout arracher d’un seul coup.

Le point de non-retour

2023

Je me suis retrouvé seul, sans repères, rempli de regrets et de honte d’avoir piétiné bon nombre de mes propres valeurs. Certains traumatismes, je me les suis infligés moi-même. D’autres ont été causés par des événements complètement hors de mon contrôle. Tout s’est mélangé.

Il y avait tellement d’émotions en même temps que je n’arrivais même plus à savoir de quel événement chacune venait. Tout était devenu insupportable, incontrôlable, et cela prenait toute mon énergie. Je n’en avais déjà plus assez pour arrêter de consommer.

Alors j’ai continué davantage. Les dettes de drogue s’accumulaient. Les manipulations envers mes proches s’aggravaient. Je ne pensais qu’à une chose : m’engourdir pour oublier le mal à l’intérieur. Oublier le monstre que j’étais devenu.

Je me suis rendu à un point où je croyais n’avoir plus rien à perdre. Je m’étais déjà arraché ce qui m’était le plus cher, et la vie semblait toujours en remettre une couche. Je ne voyais plus aucune porte de sortie. Je ne savais plus quoi faire, ni comment faire pour m’en sortir.

Je me suis rendu à un point de non-retour : soit l’internation, soit la morgue. À ce moment-là, l’un ou l’autre me convenait. C’est à quel point j’étais tombé loin de moi-même.

Les mots qui viendront

Certains chapitres sont encore trop récents pour être racontés entièrement. Les mots viendront quand ils seront capables de tenir debout.